En général, ce qui oppose fondamentalement la droite et la gauche, autant que les économistes néoclassiques et hétérodoxes, c’est la position du curseur entre liberté et égalité. La plupart des débats peuvent se résumer à une divergence dans le compromis entre ces deux valeurs : quel taux de prélèvements obligatoires (donc quel niveau des dépenses socialisées), quel degré d’intervention des pouvoirs publics dans la “cuisine économique”, quel choix entre assistance et responsabilisation etc. Une réconciliation est difficilement envisageable car les valeurs sont par nature subjectives. Toutefois l’analyse objective montre que la plupart des libéraux sont aujourd’hui dans l’erreur.
Concevoir la liberté comme la valeur à considérer avant toute autre chose, c’est déjà renoncer à essayer de corriger les “injustices naturelles”, c’est-à-dire celles liées à la naissance ou aux accidents de la vie. Mais après tout, à chacun ses ambitions et on peut difficilement reprocher aux libéraux de ne pas partager celle-ci¹.
En revanche, on peut leur reprocher une incohérence consternante. Ils considèrent que l’agrégation des libres arbitres individuels est le meilleur moyen d’atteindre l’intérêt général optimal (grâce à la fameuse main invisible, ou à la théorie du ruissellement souvent réfutée). Je ne souhaite pas rentrer dans ce débat ancestral, car quand bien même ce postulat serait vrai sur une période donnée, il reviendrait à ignorer les générations futures. Faut-il rappeler que ces dernières ne votent pas, pas plus qu’elles ne consomment ? Quand on considère une ressource qu’on ne peut produire et qui ne se renouvelle pas (le pétrole par exemple), de quelle manière sont pris en compte les besoins des générations futures ? Ils n’exercent aucune demande sur le marché, et on peut douter que les interventions politiques (règles du marché, quotas d’exportation des pays producteurs etc.) les prennent en considération. Ainsi quand les libéraux défendent les libertés menacées par “l’ennemi socialiste”², ils défendent avant tout les leurs, au mépris de celles de leurs propres enfants.
Ca, c’était l’analyse théorique. Maintenant que montrent les faits ? L’économie et ses acteurs les plus puissants (les firmes multinationales) ont une dimension mondiale. Or il n’existe actuellement que très peu de contraintes à l’échelle mondiale. Par exemple, telle filiale paie trop d’impôts ? Je devrais bien trouver un moyen de les éviter grâce à un “territoire d’optimisation fiscale”³. Je dois payer des congés à mes ouvriers ? Quelle horreur ! Il doit bien y avoir un pays émergent où ils n’en sont pas encore là. Pour produire en Europe en émettant du CO2, il faut d’abord que j’achète des droits d’émission ? Peu m’en chaut, je vais implanter mes usines dans un pays non signataire du protocole de Kyoto, comme les Etats-Unis… On pourrait multiplier les exemples, mais je crois que le constat d’une quasi-absence de régulation mondiale est assez évident.
Ce phénomène est amplifié par la concurrence presque totale entre les nations. Celle-ci freine toute velléité de coopération sur des problèmes d’un intérêt supérieur, comme le montre la logique dramatique observée à Copenhague en 2009 (“je fais quelque-chose si tu fais quelque-chose”), qui est plutôt difficile à mener quand près de 200 pays participent aux négociations. Ainsi l’économie mondialisée a réalisé le rêve des libéraux : chaque acteur économique bénéficie d’une liberté quasiment infinie. Et rappelons que cet état de fait n’est pas une donnée naturelle, à laquelle on ne peut que se résigner, mais un choix délibéré, opéré à marche plus ou moins forcée par l’OMC, l’OCDE, le FMI ou encore la Commission européenne.
On peut maintenant en mesurer les conséquences. La théorie libérale se montre effectivement très efficace pour maximiser la production à court et moyen terme. On assiste au décollage de pays qui ont longtemps souffert de la pauvreté, et on n’a jamais satisfait les besoins alimentaires d’autant d’êtres humains. Cependant, on s’est assez peu intéressé aux conditions requises pour maximiser de la sorte ce formidable enrichissement économique. La démarche très “économiciste” de vouloir tout mesurer montre que la tendance globale est de moins en moins favorable. Ainsi le concept très critiquable d’Epargne Nette Ajustée (ENA) montre qu’on s’enrichit encore, mais de moins en moins (source : rapport Stiglitz-Sen-Fitoussi, le graphique présente le cas des Etats-Unis, les pays dont l’économie dépend majoritairement de l’exportation de ressources naturelles ont un taux d’ENA négatif).

Et, plus inquiétant, le tout aussi critiquable concept d’empreinte écologique montre qu’on s’enrichit trop (source : toujours le rapport Stiglitz-Sen-Fitoussi).
Or la nature est ainsi faite que lorsque qu’on s’enrichit trop, on finira un jour par s’appauvrir. Dépasser certaines limites, c’est comme tendre un élastique, il finit par reprendre sa forme, plus ou moins violemment. Et certaines limites naturelles, une fois franchies, peuvent reprendre un niveau inférieur à leur niveau initial. Par exemple, quand on surexploite une terre agricole, elle s’érode, et une fois qu’elle est devenue désertique, ce n’est pas évident de lui redonner ses qualités d’origine. Et pendant ce temps, le principal souci des décideurs politiques et économiques est de préserver notre compétitivité face à la concurrence internationale. Merci les libéraux !
Tout ça pour dire que bien qu’il soit un peu embarrassant de critiquer la défense des libertés, surtout dans le pays des Lumières, il faudrait quand même s’intéresser à leur durabilité. Je pense que notre niveau de liberté actuel nuit aux libertés futures. Dit comme ça, ça ne paraît pas fou, mais en y réfléchissant bien ça change complètement l’approche qu’on peut avoir de l’économie, de la politique et même de la philosophie.
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¹ Pour être honnête, il faudrait préciser qu’il ne s’agit pas d’un renoncement total des libéraux, puisqu’ils misent sur les initiatives privées pour lutter contre ce type d’injustices au travers des communautés, de la religion ou du secteur caritatif. On peut juger du degré d’efficacité de cette approche avec l’exemple presque parfait des Etats-Unis. Disons que le libéralisme est moins contra-cyclique qu’une politique d’Etat providence. Si de graves crises se profilaient à l’horizon, on pourrait comparer les conséquences. La crise actuelle donne déjà un aperçu de l’approche “sans filet”.
² Je ne divague pas. Les climato-sceptiques sont nombreux, notamment dans les pays anglo-saxons, à incriminer un complot planificateur dont l’ONU, notamment à travers le GIEC, serait le représentant le plus menaçant.
³ Mon expérience professionnelle m’a appris à ne plus dire “paradis fiscal”, véritable expression tabou dans certains milieux, du coup on invente tout un tas de cache-sexes assez originaux, comme “territoire non coopératif” ou “centre financier offshore”.


3 août 2011 at 08:13
Il est important de rappeler que le libéralisme n’est appliqué nul part ou presque dans les économies modernes. Nombre de pays dits “libéraux” par le grand public (comme les Etats-Unis par exemple ou même la France puisqu’on entend souvent dire que la France est trop libérale) ne le sont absolument pas. La part des dépenses publiques y est énorme et en augmentation constante. On est donc loin de tout ce que prône les libéraux. A savoir plus de liberté pour les individus et moins d’Etat (donc moins d’impôts). Ce qui ne veut pas dire pas d’Etat puisque l’Etat doit assurer les fonctions régalienne de manière forte afin que libéralisme ne signifie pas loi du plus fort (comme là encore on peut l’entendre dans beaucoup d’endroits).
Nous sommes aujourd’hui dans un capitalisme de connivence. Loin de tout libéralisme. Oui, une partie s’enrichit sur le dos des autres, mais ce n’est pas la faute du libéralisme qui n’est pas appliqué. Ce sont les collusions entre politiques et grands groupes/journaux qui ont créé cela et qui font que les inégalités continuent à se creuser
On nous fait peur en blâmant le libéralisme de tout les maux et en réclamant donc une entité capable d’être suffisamment responsable et bienveillante pour nous dire ce qui est le mieux pour nous. C’est ainsi que l’Etat continue à grandir alors qu’il a démontré depuis longtemps son incapacité à subvenir à nos besoins (sans s’endetter à outrance… vous parliez des générations futures, qui va leur expliquer ce à quoi on est en train de jouer et qui va leur tomber méchamment sur le bout du nez?) . Au contraire il catalyse le capitalisme de connivence et joue le jeu de ces grands groupes, banquiers, financiers qui bienheureux de n’être inquiétés par la justice, d’être protégé par les politiques continuent à profiter du plus grand nombre sur le dos du libéralisme.
Attaquez-vous aux bons ennemis. Le libéralisme est loin d’être la cause des maux de nos sociétés.